L’opportunité de vivre / André Comte-Sponville

Dans ce dernier ouvrage « L’opportunité de vivre » revisite ses concepts à travers ses philosophes : Etudes de Chopin, l’histoire de la philosophie, son propre cheminement à travers ses neuf études. Les études sont des articles, plus techniques, savants sur la recherche philosophique, d’où leur âpreté parfois.
Je n’aborderai que le chapitre thématique suivant dans cette présentation et quelques réflexions du philosophe André Comte-Sponville.

L’ouvrage d’André Comte-Sponville à travers notre regard

L’opportunité de mourir : épicuriens et stoïciens face au suicide.

André Comte-Sponville précise que l’opportunité de mourir ne se concrétise qu’une fois !

Le stoïcisme.

On crût que les stoïciens prônaient le suicide alors que seules quelques exceptions peuvent le rendre légitime souligne Platon, même si Socrate a semblé heureux de quitter la vie.
Vouloir tout faire pour vivre longtemps, pour un mortel raisonnable, autrement dit persévérer dans son être propre, ce n’est pas tendre vers une impossible immortalité, ni donc repousser indéfiniment la mort : c’est vivre aussi longtemps qu’on le peut convenablement, tout en acceptant de mourir, lorsqu’il le faut, voire en le décidant, lorsque cela semble plus raisonnable ou plus digne que la survie.

Le suicide pourrait-il être une issue raisonnable selon Cicéron et même le sage pourrait abandonner la vie si il a profit de l’abandonner ? On peut s’interroger sur ce profit puisque le sage semble heureux. Cette issue peut apparaître cependant raisonnable selon la doctrine des stoïciens puisque l’on ne pourrait pas être plus heureux.
Alors Sénèque, bien que pessimiste sur l’enchainement circulaire du monde (la répétition), propose une voie moyenne, vertueuse, « l’homme de cœur, le sage, ne s’enfuit pas de la vie, il en sort ». Il insiste sur la liberté que possède le sage, mais il faut savoir aussi renoncer au suicide quand l’intérêt des siens l’exige, retourner à la vie pour l’amour des siens.
Il fait dire à Œdipe « le droit de vie et de mort sur moi n’appartient qu’à moi »
Est-ce que l’excès de courage pousse à mépriser la vie et l’excès de lâcheté pousse à la fuir ? ce questionnement diffère dans ses réponses, par l’opportunité, la sagesse, la liberté, l’obéissance qui s’invitent dans ce raisonnement.

Quitter la vie si l’on n’est pas capable d’être sage. Obéir à Dieu qui viendra nous chercher quand il sera temps.
Ou bien tu vis ici, et tu y es maintenant habitué ; ou bien tu te retires ailleurs, et tu l’as voulu ; ou bien tu meurs, et ta fonction est accomplie. Hors cela, il n’y a rien. Calme toi donc. Pensées, X,22 (Pléiade, p.1227)

Vieillir, une maladie, un accident de parcours de vie ne sont pas forcément des maux insurmontables mais conformes à la vie.
Marc Aurèle, Pensées, IX, « Faut-il quitter la vie ? Il importe de se poser la question avant que la vieillesse n’obscurcisse en nous la pensée ».
Pour les stoïciens le suicide est rarement nécessaire, et accompli pour de bonnes raisons morales, amour de la sagesse, non de la mort, refus de l’indignité, non de la souffrance, échapper au malheur ou à la honte, à la torture.
Finalement, seul le sage aurait le droit de se suicider s’ il le fait en toute liberté, il ne craint ni la vie ni la mort.

L’Epicurisme

Quoi de plus ridicule que d’aspirer à la mort, alors que tu as détruit le repos de ta vie par la peur de mourir (Epicure, fragment 497) ?
Pas très loin du stoïcisme, Epicure voit dans le suicide un gage possible de liberté.
Les souffrances atroces justifient-elles de quitter la vie alors qu’il reste les plaisirs de l’âme ?
Donc circonstances exceptionnelles pour les épicuriens, puisque le plaisir l’emporte toujours sur la douleur et la joie sur l’angoisse, donc son existence est perpétuellement heureuse.

Sentences vaticanes, 38 « homme de rien du tout que celui aux yeux de qui nombreuses sont les bonnes raison de quitter la vie ».
Le dégoût de la vie, la monotonie ou comme le dit Schopenhauer la perpétuelle et lassante répétitivité de tout, la lassitude seraient des opportunités de quitter cette vie mais qui paraissent bien discutables.

Et donc les épicuriens ont quasiment la même position, un gage possible de liberté. Cependant, il reste possible de vivre avec de grandes souffrances ; mais les douleurs les plus graves ne durent pas et n’empêchent pas tout plaisir, ressentir les joies de l’âme et les souvenirs du passé. Et de citer les mauvaises raisons de se suicider, une perte d’argent, la folie, la dépression, la peur, la souffrance, un chagrin d’amour…

Le sage s’il est épicurien ne craint ni la mort ni la vie, il n’y a aucun moment où pour lui la somme des plaisirs ne l’emporte sur celle des douleurs.
Donc le sage n’a que faire du suicide, le plaisir l’emportant toujours sur la douleur.

Les deux écoles:


Les stoïciens réservent le suicide au seul sage, libre on l’aura compris alors que pour les épicuriens ce n’est un besoin que pour ceux à qui la sagesse fait défaut.
Les deux écoles sont d’accord de cultiver l’art de vivre et voient dans le suicide davantage une question de circonstances et que seul le sage y a accès pour les stoïciens. Et pour les épicuriens le sage est bien trop heureux pour l’envisager et alors sinon la sagesse lui fait défaut.
N’est-ce pas finalement l’art d’être d’accord sur le suicide que se rejoignent ces réflexions depuis si longtemps ?

Histoire de sagesse présente ou qui fait défaut on l’aura compris surtout chez les épicuriens, point désirable ni estimable mais dont l’homme dispose.

En somme ni souhaitable, ni admirable, ni recommandable.
Et donc…. On aura donc vu les points de vue philosophiques par rapport au suicide ; cependant nous savons maintenant combien cet acte est sujet à grande peine pour les proches survivants, incompréhension, culpabilité, questionnements à vie sans réponse parfois et qui engendrent bien des troubles.

Il reste cependant l’importante question du choix de la fin de sa vie de façon volontaire, en voulant quitter ce monde dans la dignité. ACS est très clair avec ce choix, il est clair que moi, je ne sais pas.
On trouvera ces réflexions dans des recherches en psychologie, donc point chez les épicuriens ou autres….

De ces quelques propos, on nous rassure – ou pas – sur la vie, la mort.
L’homme sage en quête d’un idéal ; j’apprends que si je sais ce qu’est le malheur, je saurais ce qu’est le bonheur. Nous apprenons à vivre avec notre finitude, l’échec, à vivre dans le réel, le présent.
Je ne peux changer le passé et ne peux qu’envisager l’avenir, donc rien ne sert à sacrifier ce présent que je peux souhaiter autrement. De quelles illusions dois-je me défaire ?
Ces textes m’incitent à la réflexion, sans la contrainte d’acquiescer, de rejeter mais apportent un souffle à ma pensée.
Que des idées philosophiques me soient donc entrouvertes et m’apportent une connaissance, et pourquoi pas un sens de la moralité et me soutiennent dans la vie qui avance avec ses joies et ses tristesses.

Vivre la vie la plus humaine possible non sans trouble mais avec humanité, courage, liberté, générosité, curiosité, intelligence…

Yolande Meynet, novembre 2025


Comte-Sponville, André (2025). L’opportunité de vivre : ultimes études. PUF

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