En guise d’introduction, je cite comme le fait l’auteur, L. Wittgenstein en 1921 : –Quel est le but de la philosophie ? Montrer à la mouche l’issue par laquelle s’échapper de la bouteille à mouches.
C’est à l’intérieur de notre monde que prisonniers de notre enveloppe charnelle, nous sommes les mouches, condamnées à faire avec elle et au mieux réussir à s’en faire une alliée. L’enveloppe charnelle par laquelle je peux dire « JE » me donne ma voix, me confère une identité.
Pourtant mon questionnement me pousse à regarder en dehors, à prendre de la hauteur et à tenter de comprendre, de donner du sens, de décrire le monde, ce tout dans lequel je baigne et je voyage à 300000 Km à l’heure…
L’ouvrage d’Etienne Klein à travers notre regard
Ce que je tiens à partager avec vous…
…c’est d’abord le plaisir du vertige que j’ai éprouvé en le lisant, à marcher sur cette ligne de crête : de l’autre côté l’immensité, de l’autre côté l’infini que ces concepts nous font pressentir, à la fois si proches et si lointains…
Ce que je retiens :
Nos esprits ont réussi à s’échapper de leur condition humaine par la réflexion à « se dépasser », ce qui a donné à la physique, des airs de métaphysique, mais sur ce chemin quel futur pour l’humanité ?
Telle est la question qui s’impose et à laquelle E. Klein souhaite donner des éléments de réponse dans cet essai subdivisé en trois parties :
- Corps et cerveau, la non-séparabilité en actes
- Du « moi » comme un quasi-cachot
- La physique ou l’art d’abattre la bureaucratie des apparences
Après cette exploration il nous propose en conclusion, une réflexion sur les devenirs possibles de nos corps-esprits.
Il nous nous invite à entrer dans le monde des maths et de la physique avec une anagramme, celle de Maurice Ravel, qui est Amical rêveur… Un grand compositeur, un piètre chef d’orchestre… Nous dit-il, son esprit parasité par une fulgurance, il s’arrêta tout net le bras suspendu, interrompant sa direction, une autre façon d’interpréter venait de s’imposer à son esprit.
Cette « autre façon » émane d’un autre monde, elle lève le voile sur la présence si proche et occultée, d’un univers qui se déploie en permanence au-delà du présent que nous percevons !
Le « présent » fait même pire, il nous dupe à son sujet !
Comme le poisson dans la mer nous sommes immergés dans notre monde familier et celui-ci fait écran entre l’univers et nous ! (p.15)
Il fait même plus que ça, il nous trompe sur son essence. Il nous incite à croire que ce que nos sens perçoivent est un vrai réel, alors qu’il n’en est rien !
Je ne vous citerai qu’un exemple parmi les nombreux qu’il propose :
La terre n’est pas au centre de l’univers, le soleil ne tourne pas autour d’elle, les étoiles que nous voyons ne partagent pas le même présent que nous…
Notre corps et notre esprit ne sont pas naturellement équipés pour comprendre le monde ni pour y marcher droit ! (p. 17)
A l’aide d’outils techniques de plus en plus performants, l’humain a pu percevoir et observer ce qui se passe au tréfond de la matière et dans le plus lointain espace, ces découvertes ont modifié notre vision du monde.
Nous sommes conscients de la présence de notre corps, mais pas de celle de notre cerveau, c’est pourtant grâce à l’intervention du cortex visuel que nous pouvons nous figurer les images colorées…
Nous pouvons nous demander quelles autres lacunes il vient pallier.
Il forge des hypothèses de son cru et nous les présente comme des réalités.
Il est capable de rendre invisibles certaines choses, comme les champs magnétiques, les particules et d’en faire apparaître d’autres, mais encore ?
Le grand paradoxe est que la physique est une production du cerveau…
Pouvons-nous en déduire qu’il est capable de penser contre lui-même et de vouloir échapper à ses propres limites ? (p.24)
Comment le corps participe à la pensée et à la réflexion ?
Dans ce corps j’ai le sentiment d’être moi, bien sûr je change, je vieillis, mais c’est bien parce que j’ai un sentiment de permanence, que je peux apercevoir le changement, il cite Schopenhauer qui parle du « noyau de notre essence ». (p. 68)
Que dire de la voix, ce marqueur identitaire ? La voix, soudure entre le corps et l’esprit ! Sans voix, le corps prend le dessus, le non-verbal l’emporte… Ce corps qui a besoin d’être nourri et qui est un lieu de transit d’une énergie formidable.
Pendant le processus de digestion, par exemple, les réactions chimiques qui se produisent changement les liaisons entre les molécules, mais les noyaux restent inchangés, ils contiennent une énorme quantité d’énergie qui ne nous est pas accessible, nous absorbons une toute petite quantité de joules et tout cela à notre insu, pendant que nous fonçons dans l’espace-temps à la vitesse de la lumière…
Certains disent que pour réfléchir il faut s’arrêter pour accueillir la pensée, comme Arendt, d’autres que le mouvement permet et stimule la pensée, comme Nietzsche ou Rousseau…
Einstein va jusqu’à parler de pensée musculaire, par exemple il raconte s’imaginer entrain de chevaucher un rayon de lumière, tomber dans le vide et tenter de sentir ce que son corps éprouverait.
Quant à l’auteur, il est un fervent adepte de l’effort physique qui lui permet d’éprouver autrement son corps et est convaincu que l’effort physique change l’état de l’esprit et l’éprouvé de son moi… (p.29)
Il soutient que bouger est un processus de transformation, une manière de prendre du recul, de la hauteur, de se désinstaller de son monde. Il ajoute que la philosophie est toujours de la partie lors des efforts prolongés.
Pendant des millénaires il n’était pas possible de vivre sans s’activer, rien que pour se nourrir il a fallu aux humains mettre leur corps à contribution pour chasser, capturer des proies, il leurs a fallu savoir fuir pour se mettre à l’abri, penser comme l’animal pour essayer d’avoir un coup d’avance sur lui. L’esprit et le corps ont dû faire alliance pour la survie. Lorsqu’il est question de la relation corps esprit que cela implique et de la disposition des humains à se dépasser, on peut se demander s’il s’agit d’une attirance vers le futur ou d’une réactivation de compétences venant du fond des âges ?
Mais comment l’humain a-t-il passé de la survie à l’élaboration de concepts complexes ?
L. Liebenberg dans les années ’80, avance l’hypothèse que ce sont précisément ces compétences qui sont mobilisées. Pour traquer une proie il faut faire des liens de cause à effet, or c’est l’essence même de la physique. P36 (Louis Liebenberg, cité par C.McDougal dans Born to run).
Notre taille moyenne, ne nous permet pas de percevoir l’extrêmement grand ni l’extrêmement petit, mais seulement ce qui est moyen.
Nous ne voyons pas les atomes, la radioactivité, les étoiles très lointaines, les particules qui entrent en collision au-dessus de nos têtes, nous voyons une infime partie des ondes lumineuses, pas d’ultraviolets ni des infrarouges, ni les rayons X, …
L’auteur cite Blaise Pascal : « Les choses extrêmes sont pour nous comme si elles n’étaient point et nous ne sommes point à leur égard ».
Encrés dans notre monde, nous vivons persuadés que tout ce qui nous entoure constitue « la réalité objective » alors qu’il s’agit du résultat de l’interprétation que nous en faisons subjectivement avec nos outils limités. A partir de ces données empiriques nous échafaudons les lois qui régissent le monde…
Les mathématiques sont l’outil qui nous a permis de faire le grand pas de côté et de découvrir les lois de la physique qui sont souvent contre-intuitives et nous choquent tant elles viennent contredire nos perceptions.
Elles ont permis à Galilée avec « le principe d’inertie » d’infirmer la loi énoncée par Aristote : pour qu’un corps bouge il faut qu’il soit mû par une force, non, c’est parce qu’il rencontre des résistances qu’il va arrêter d’avancer, nous dit-il ! Un exemple, lorsque nous cessons de pédaler sur notre vélo…
Mais comment est-il parvenu à cette conclusion qui a bouleversé notre rapport au monde ?
En physique il ne s’agit pas d’observer ce qui se donne à voir, mais plutôt de chercher ce qui se cache derrière. La réalité du monde est écrite en langue mathématique ! (p. 117)
Ce qui est encore plus extraordinaire, est que ces réflexions qui nous permettent cette exotopie (ce mot désigne la condition de toute connaissance approfondie, T. Todorov), sont le produit de notre cerveau limité, fini ! Est-ce que cela signifie qu’il est capable de travailler contre lui-même, d’essayer d’échapper à sa limite ?
La physique quantique apparaît dans les années ’20 et signe la mise à mort du sens commun, tant ce qu’elle met en lumière invalide notre connaissance liée aux perceptions… Elle va nous obliger à penser contre notre cerveau !
Il nous rappelle que les scientifiques qui ont été capables de cette prouesse et sont à l’origine des découvertes révolutionnaires ont été qualifiés de « pures cerveaux » … Mais il dresse un éventail de portraits d’éminents physiciens, en conclut qu’il s’agit toujours d’un corps-esprit, que les configurations en sont multiples et les échanges entre les deux vont dans les deux sens…
Nos sens nous trompent : contre le sens commun qui dit « voir pour croire », la science nous invite à soulever les « rideaux » que nos perceptions créent car nous ne percevons jamais « les objets », mais seulement les effets des « actions qu’ils exercent sur nos sens » et nous rappelle, l’immense admiration de Galilée pour Copernic : Chez lui, la raison est parvenue à faire une telle violence aux sens qu’elle a pu devenir, malgré eux, maitresse de leurs croyances. (p. 9)
E. Klein cite Hegel dans la Phénoménologie de l’esprit, qui dit que la conscience s’éprouve d’abord par la « certitude sensible », ce qui signifie la certitude que les sens ne nous trompent pas puis la découverte de la fragilité de ces savoirs acquis par les sens et la naissance du doute, suivie par la certitude qu’une réflexion sur notre pouvoir de connaître s’impose…
La brièveté de nos vies, toute relative qu’elle est, nous laisse croire que notre environnement est peu sujet à des changements spontanées bien qu’il soit en évolution permanente… Notre courte vie ne nous permet pas d’appréhender des processus qui se déroulent sur des millions d’années. Mais actuellement certains phénomènes comme la fonte des glaciers ont été accélérés par l’activité humaine à tel point que bien des montagnards les ont constatés personnellement. Tableaux, photos et récits sont aussi là pour nous rappeler le phénomène. Sans eau pas de vie !
La physique avec ses calculs mathématiques permet aux scientifiques de plonger le monde et ses lois qui débouchent sur des contradictions, dans un univers plus vaste dans lequel celles-ci disparaissent au profit de lois universelles !
La physique propose un voyage au-delà du corps… elle devient ainsi l’expérience d’un gigantesque pas de côté qui court-circuite l’écran des apparences. (p. 117)
L’auteur cite longuement et rend hommage à Galilée qui a proclamé en 1623 que les mathématiques étaient le langage qui donnait accès à la compréhension du monde et de l’univers. EK nous dit que la grande leçon de Galilée est que nous avons été trompés tant que nous avons cru que nos yeux du corps et de l’esprit nous donneraient à voir la réalité et la vérité…
Grâce aux maths l’incommensurable devient mesurable et donc assimilable aux choses de tous les jours pour nous permettre de l’appréhender ! La mesure ne réduit pas le réel, mais elle l’augmente…(p. 129)
Elles nous permettent de quantifier, nommer et donc faire exister l’infiniment petit et l’infiniment grand et nous ouvrir à un monde rempli de poésie ! (ex. Le boson scalaire de Higgs et son anagramme, (p. 170))
Est-ce que nous sommes seuls dans l’univers ?
Pour conclure et semer le trouble, je vous propose une citation parmi les nombreuses et inspirantes qu’E. Klein m’a fait découvrir, d’Hervé Le Tellier dans « Contes liquides de Jaime Monstrela », 2024 :
« Ce n’est qu’en débarquant sur la planète 067832 du système 4562 au terme de soixante-douze années de voyage interstellaire que les explorateurs qui voulaient la coloniser s’aperçurent que le capitaine de leur vaisseau avait composé un faux numéro. »
L’auteur nous rappelle à quel point nous sommes terriens, ancrés dans la terre, notre seule maison et à quel point elle mérite nos égards et notre respect.
Nous devons faire avec, l’avènement du monde numérique, avec l’IA nous voici « ballotés sans cesse entre le réel et le virtuel » dans un flot permanent d’informations. Nous ne sommes pas équipés pour les encoder toutes !
Nous sommes pris non pas dans une accélération du temps, mais plutôt dans une superposition de présents multiples en conflit permanent…
Où est donc passé autrui ?… Par la virtualisation des distances tous nous deviennent également proches, également lointains…
Dans ces conditions, nous demande l’auteur que voulons-nous faire : abandonner tous nos choix à des machines où grâce à cette prise de conscience cultiver notre humanité, notre corps siège de notre humanité…tout ce qui nous différencie radicalement des machines qui simulent l’intelligence et qui ignorent la dimension charnelle de l’existence et contrairement aux cerveaux humains, elles n’inventent rien !
Luisella Congiu Mertel / Octobre 2025
Klein Etienne (2025). Transports physiques. Gallimard