En introduction, Eric Fiat parle de la fatigue au début du XXIe siècle avec l’obligation de performance qui peut conduire au burn out.
« Tous n’en meurent pas mais tous en sont frappés. »
L’auteur a donc voulu examiner ce mal quasi universel et qui, trop souvent, ne se guérit pas de ce mal qui peut plonger l’être humain, l’auteur lui-même, dans l’accablement, la langueur et qui peut transformer en quelques années un Prince Charmant en…mari !
Quel étrange mal que ce mal-là !
L’ouvrage d’Eric Fiat à travers notre regard
Eric Fiat en appelle à Montaigne, l’homme qui fait le dur métier d’exister est voué à être aussi fatigué. Cependant il développera la fatigue du seul corps qui ne touche pas l’âme à différencier de celle qui enserre le corps et l’âme.
La fatigue peut être corruptrice, altérante, aliénante, engluante, épuisante et déposséder les hommes d’eux-mêmes
Car assumer sa fatigue, ce n’est autre chose qu’assumer son incarnation et sa finitude. Et on pourra recourir à tous les placebos, vitamines C, magnésium, gelée royale, rien ne nous soulagera de la lassitude d’être.
Eric Fiat articule son livre avec un prélude, une strophe, une antistrophe et une épode qui termine le mouvement (tel une ode).
Le prélude
La fatigue est un poids, une lourdeur, une pesanteur. Je n’ai plus ce corps si performant qui répondait si vite à toutes mes demandes, elle m’oblige au repos. Et si je ne me sens pas mieux après ? et si elle s’accompagne d’une légère tristesse ?
Etrange témoignage sur nos visages que ces traits, ces plis qui s’alourdissent, où l’usure se marque. L’outrage des ans si superbement mis en lumière. Voir poème ci-dessous
Mais cet étiolement ne vient pas que du passage du temps, c’est la résultante des efforts accomplis pour vivre, pour persévérer jusqu’à la vieillesse. On s’accordera pour penser que c’est le lot des seuls êtres qui vivent, qui traversent le temps.
Elle demeure la vocation de tous les vivants ; Hegel parle du « sentiment de soi ».
Cette impossibilité de se reposer, nommons-la comme il se doit, inquiétude. Mais elle fait partie de notre condition (et les animaux ne sont pas épargnés, eux qui sentent le danger), la nôtre est essentielle, nécessaire et elle nous empêche d’être complètement au repos, l’humain est un être de souci et préoccupé.
Et je ne résiste pas à rappeler ce poème à notre souvenir :
Marquise, si mon visage
A quelques traits un peu vieux,
Souvenez-vous qu’à mon âge
Vous ne vaudrez guère mieux.
Le temps aux plus belles choses
Se plaît à faire un affront,
Et saura faner vos roses
Comme il a ridé mon front.
Le même cours des planètes
Règle nos jours et nos nuits
On m’a vu ce que vous êtes;
Vous serez ce que je suis.
[Pierre Corneille
Rajouté par Brassens :
Peut-être que je serai vieille,
Répond Marquise, cependant
J’ai vingt-six ans, mon vieux Corneille,
Et je t’emmerde en attendant.
Le dur métier d’exister
L’homme est donc bien l’être qu’il a à être. Toute notre vie nous avons à faire, à grandir, apprendre, travailler, et toutes ces tâches même désirées, joyeuses, nous font exister et par conséquent risquent de nous fatiguer.
Heidegger dit que c’est un état révélateur plus que bien d’autres de notre condition. Parce que préoccupé, une inquiétude ontologique et non psychologique. C’est notre métier d’exister nous l’aurons donc compris. La fatigue est quelque chose qui ne peut pas ne pas être, dont l’inexistence est impossible. L’économie de soi, le bon calcul de ses heures de sommeil, toutes les astuces ne l’éviteront pas.
Strophe
Au sujet des bonnes fatigues
L’auteur a choisi de décrire trois types de fatigue
Avec….
Le vert paradis des fatigues enfantines du réveil venant à point nommé au repos venant à point nommé. Le goût d’être venu au monde, de le connaître. Tous les territoires à découvrir, pencher de l’étonnement vers l’émerveillement et se découvrir grâce au jeu.
Jean Giono nous dit « le monde est là ; j’en fais partie. Je n’ai d’autre but que de le comprendre et de le goûter avec mes sens ».
Est-il encore possible à l’âge adulte de connaître les bonnes fatigues de l’enfance ?
Je me sens fatigué quand certaines parties de mon corps me semblent inhabitées par mon âme et quand certaines parties de mon âme me semblent chercher en vain les parties de mon corps qu’elles devraient habiter. Et l’insomniaque qui se fatigue qui n’arrive pas à oublier les peines et les complexités de la vie, quel contraste avec la rafraichissante disponibilité du frais et dispos qui se réveille l’espoir de faire mieux aujourd’hui qu’hier son métier d’homme. Ah se délester par le sommeil de la tâche d’exister !
Alors on choisit ses bonnes fatigues, le sport, le dépassement de soi par la course, l’alpinisme, la pratique d’un instrument qui dure des années et des années, toutes ces pratiques qui engendrent de bonnes fatigues.
Eric Fiat développe alors la bonne fatigue du sportif vainqueur la perfection d’un geste en gymnastique, en patinage… engendrent de l’admiration des spectateurs, et la joie de la victoire a la vertu d’effacer les fatigues et procure alors ce que Fiat nomme une joie défatigante, par son essence dilatatrice jusqu’à l’augmentation de l’âme, ouverture à l’autre… une joie qui ouvre à la transcendance par une ouverture des yeux, du visage, du corps et du cœur. Douce fatigue que celle des amants qui ont « cueilli les doux fruits d’amour » mais l’union plus profonde encore serait de dormir ensemble. Par l’éloignement provisoire qu’il suppose et par le rapprochement, le sommeil permet de partager ses rêves et une intimité très profonde.
Bonne fatigue est encore le sentiment du devoir accompli, du travail bien fait. Soit bien faire l’homme et dûment.
Ici, nous mentionnons les bonnes fatigues du travail qui va nous enrichir, sans nous asservir, satisfaire un besoin social où chacun a besoin du travail des autres, de la reconnaissance.
Le sentiment que malgré nos défaillances, compromissions, faiblesses, il nous soit possible d’être juste, d’être comme nous devons être et même d’avoir une sorte de bonté silencieuse pour nous-même.
Antistrophe
Au sujet des mauvaises fatigues
Avec….
Les mauvaises fatigues qui plongent les hommes en état d’accablement, de stupeur, de langueur, d’incompréhension. Le degré de mauvais et de fatigue se mesurerait au degré de lassitude d’être qu’elle engendre.
Cette fatigue n’est point la conséquence joyeuse d’une activité joyeusement et librement choisie mais la fatigue du forçat, de l’esclave, de l’ouvrier d’usine et de tous ceux pour qui le travail est la rançon de l’existence et non son dû. La vieillesse apporte fatigue, manque de sommeil, douleurs. On n’arrive plus à être ce qu’on voudrait être, quelque chose qu’on traîne et entrave nos mouvements.
La fatigue peut commencer à la naissance du premier enfant, cela veut dire très clairement que les nouveaux parents ne vivront plus jamais que pour eux-mêmes, le sommeil ne sera plus jamais aussi profond, il y a un état de vigilance qui s’installe et durera toute la vie.
Alors l’âge adulte entraîne désirs ou devoirs de performance,
Trois personnages méchamment fatigués
Le sportif vaincu. Le monde lui devient hostile, il n’a pas pu, pas été capable. Il sent alors les douleurs de son corps et de son âme en une lassitude générale. Il lui faudra du temps pour tirer les leçons de l’échec, refaire le match en quelque sorte.
Il n’a pas été à la hauteur des attentes comme si la dignité des hommes se jaugeait à leur réussite.
Aujourd’hui dopés, augmentés, épilés tatoués, arraisonnés par la technique et réclamés pour la publicité, les corps des vainqueurs sont fatigués. Alors ceux des vaincus !
L’amant impuissant aura recours à la pilule bleue sans avoir cherché la nature de son problème. Casanova s’est aussi fatigué de toutes ses conquêtes.
Et les princes se transforment avec le temps, oublient leurs promesses. Et le voilà vilain mari qui oublie les fêtes, les anniversaires, revêt les pantoufles du soir et réclame son étreinte non lavé de sa journée…
Que le prince est fatigué !
Et celui qui sent son devoir inaccompli, son travail inachevé ?
D’où vient que les fatigues engendrées par nos tâches nous semblent souvent si mauvaises, tâches qui ne sont pourtant plus celles des paysans courbés, pliés, cassés, éreintés par la terre si basse.
Il faut aujourd’hui s’adapter, se remettre en question, appuyer son effort et le risque est d’oublier son for intérieur, le privé, l’intime. Et bien entendu d’aboutir à un burn out. La fatigue passagère devient chronique, le surmenage perdure et il n’arrive pas à dire « je n’en peux plus »
L’auteur développe alors un large chapitre sur la fatigue des soignants – souvent contraints d’être « soi-niants ». on a appris aujourd’hui à prendre soin d’une personne en burn out mais on ne sait pas le prévenir.
Il fait référence à l’acédie des moines en 1301. Les moines semblaient ne plus avoir le goût de la prière, ils perdaient la vocation après 8-9 années, un dégoût de tout, l’incurie s’installe alors une faiblesse dans la prière, une somnolence. Certains se soignaient par une hypercurie ils chantent avec la bouche mais pas avec le cœur, leur comportement est parfait mais ils sont absents. Mais enfin, le Christ n’a jamais été fatigué d’aimer son prochain. (Paroles de Saint Jean Climaque).
Il en conclut qu’il est impossible de lutter contre l’acédie parce que tous les efforts qu’on fait pour la combattre fatiguent plus encore.
Cette histoire pour faire le parallèle avec les soignants, et la grande difficulté pour y remédier. Cette mauvaise fatigue nous englue, elle accable l’âme comme nous l’avons déjà vu. Michaux dit que c’est le « bloc moi qui s’effrite », comme un état de dissociation du corps et de l’âme, une douleur sans douleur particulière d’un organe, une souffrance de l’ombre.
L’auteur définit ainsi une éthique de la fatigue : une façon d’assumer la fatigue, de ne plus lutter contre elle, mais de se mettre à l’écoute de ce qu’elle nous dit de notre humanité ; la reconnaissance de ce que la fatigue nous fait, qu’elle ne nous punisse pas mais ce qu’elle nous apprend.
Epode
Quelques leçons :
— Première leçon : se donner n’est pas se perdre et c’est s’appauvrir que de se réserver.
Le refus du risque de se fatiguer est le symptôme de la fatigue et non point son remède ; s’épargner soi-même serait le signe d’une vie qui s’appauvrit. L’expérience pédagogique nous en donne les preuves ; l’effort de l’enseignant gratifié par les savoirs des étudiants.
Cette première leçon nous apprend que le fatigué est plus vivant que l’avare, le paresseux, qu’aimer la vie c’est prendre le risque de se fatiguer.
— Deuxième leçon, où l’on apprend qu’un peu d’humilité, ça peut pas faire de mal l
La fatigue nous révèle nos limites, nos impuissances, notre finitude. Il faut assumer, comme on l’a déjà dit, le fait d’exister.
Et que cette humilité de reconnaissance n’est pas de l’humiliation, ne pas atteindre le mépris de soi mais s’estimer à sa juste valeur.
— Troisième leçon, où l’on apprend que sans fatigue il n’y aurait courage.
L’absence de peur n’est pas le courage, celui-ci est la peur surmontée ce qui implique que pour avoir du courage il faut avoir peur. Jankelevitch écrit qu’il est impossible de parler de courage là où ne se trouve une résistance à surmonter.
Elle est là entre le clair et l’obscur, la veille et le sommeil, la lucidité et l’aveuglement, la clarté et la confusion.
— Quatrième leçon, où l’on apprend que la fatigue laisse rêveur et que c’est douce chose
Entre sommeil et rêve ; elle nous donne accès à la part onirique de notre vie. Comme état intermédiaire elle donne accès à la rêverie « le rêveur éveillé » d’après Bachelard. La fatigue invite à ce lâcher prise, ce laisser-aller. C’est douce chose parce qu’elle nous emmène vers la pensée.
— Cinquième leçon, où l’on apprend que la fatigue n’empêche pas de marcher et que c’est douce chose.
Une possibilité de transformer la mauvaise fatigue en bonne fatigue et le marcheur fatigué peut choisir de s’arrêter ou de continuer pour sentir sa propre chair.
–Sixième leçon, où l’on apprend que la fatigue oblige de s’asseoir et que c’est chose douce
Même Jésus a dû s’asseoir, assumer son corps de fatigue. Une possibilité de s’arrêter un instant. Accueillir la lumière de l’ami si la fatigue ne m’avait pas plongé dans l’ombre ?
–Septième leçon l’ode à la fatigue de Jean Sébastien Bach
L’auteur, musicien, éprouve chaque jour les vertus défatigantes de la musique.
Ecouter un aria de Bach et vous entendrez la plus belle ode à la fatigue qui jamais ne fût ouïe (Firscher-Dieskau, cantate no 82 de Bach).
Eric Fiat, écrit avec tant de références, avec humour souvent, a décidé de philosopher sur ce qu’il vivait. Intéressant de philosopher sur la fatigue, d’y découvrir des ressources insoupçonnées et que bien des auteurs y avaient songé d’Aristote à Jankelevitch.
On parle beaucoup de ce mal du siècle mais là, j’y ai trouvé des analyses inattendues : comment tirer parti de la fatigue et poser un regard moins négatif de ce phénomène et les manières de l’accepter et de se référer aux penseurs qui l’analysent parfois de manière tragique ou plus vivante. Mais non point la banaliser au point de l’ignorer, l’approche approfondie du côté des soignants y intègre une éthique médicale.
Même si j’ai trouvé ses exemples assez caricaturaux, ils ont eu après lecture le mérite d’approfondir et d’agrandir – incroyablement – le champ de compréhension de ces phénomènes.
A savoir, dorénavant, accepter cet état de fatigue, et tenter d’y voir que c’est chose douce….
Yolande Meynet, mars 2026
Fiat Eric (2018). Ode à la fatigue. Ed. de l’Observatoire.